12/06/2026
Echanges avec Stéphanie CAHN
Directrice Générale du Groupe AACCES, Support en Développement
Stéphanie CAHN pratique les techniques respiratoires depuis de nombreuses années. Lorsque ses missions internationales lui permettent de passer par Paris, nous avons régulièrement l’occasion de travailler ensemble afin d’approfondir et d’affiner cette pratique, qu’elle mobilise aussi bien dans sa vie personnelle que professionnelle.
Avec Jean-Michel CLAIR, ancien membre des Forces Spéciales françaises, elle a cofondé AACCES, un organisme de formation dédié à la préparation des acteurs humanitaires, du développement et des coopérations internationales intervenant dans des environnements sensibles, complexes ou dégradés.
Récemment, AACCES a intégré l’École de la Respiration au sein d’une de ses formations au Luxembourg, convaincu que la maîtrise du souffle peut constituer une véritable ressource opérationnelle face au stress, au trauma et aux situations extrêmes.
Au cours de nos échanges, Stéphanie CAHN a partagé une réflexion particulièrement forte sur son métier, la gestion des situations de crise et le rôle fondamental de la respiration dans les environnements les plus exigeants.
Catherine Rétoré :
Quel est ton métier, Stéphanie ?
Stéphanie Cahn :
« Je travaille au profit des acteurs du monde humanitaire et du développement. J’interviens dans des environnements sensibles, des zones de conflit ou de guerre, et je forme les personnes amenées à évoluer sur ces terrains.
Il existe une gradation dans les niveaux de risques auxquels ils sont confrontés : environnement sensible, complexe, zone de conflit, zone de guerre. Chacun impose des réalités particulières et nécessite une préparation adaptée.
J’interviens dans différentes régions du monde, notamment sur le continent Africain, en Thaïlande, au Brésil, en Ukraine, auprès de professionnels confrontés à des contextes à forte instabilité. »
Catherine Rétoré :
Qu’apprends-tu aux personnes que tu formes ?
Stéphanie Cahn:
« La première chose est de leur permettre de comprendre le contexte dans lequel elles vont évoluer. Aucun terrain ne se ressemble : chaque pays, chaque région possède ses propres réalités sécuritaires, sociales et humaines.
Nous cherchons d’abord à leur faire toucher du doigt la réalité du terrain de l’expatriation, afin qu’elles puissent mieux comprendre les risques auxquels elles peuvent être confrontées : car-jacking, enlèvement, mouvements de foule ou manifestations susceptibles de dégénérer, violences opportunistes ou encore contextes instables pouvant basculer rapidement vers des situations critiques, tant sur le plan physique que psychologique.
Nous leur transmettons également des compétences concrètes en premiers secours physiques et en santé mentale afin qu’elles puissent mieux faire face à un événement critique sur le terrain, pour elles-mêmes comme pour les autres. »
Catherine Rétoré :
Que t’apporte la pratique respiratoire dans ton activité professionnelle ?
Stéphanie Cahn:
« Pour moi, la pratique respiratoire est avant tout une discipline. J’y reviens très régulièrement depuis des années parce qu’elle constitue un véritable soutien dans ma vie personnelle comme professionnelle.
Elle structure ma pratique pédagogique, me procure de l’énergie, de l’endurance et une forme de rusticité qui me permet de tenir lors de sessions de formation particulièrement intenses.
Mais progressivement, la respiration est devenue bien davantage qu’un soutien personnel : elle fait désormais partie intégrante de ma pédagogie. La respiration diaphragmatique profonde est devenue une véritable unité d’enseignement.
Je transmets cette technique à mes stagiaires parce qu’elle permet d’apprendre à revenir à soi, à entrer en contact avec son intériorité, afin d’être plus capable d’agir lorsque survient une situation critique. Dans des contextes de stress intense ou de danger, le souffle devient un point d’ancrage. ».
Catherine Rétoré :
Tu as récemment traversé des épreuves particulièrement difficiles : plusieurs mois d’incarcération suite à un kidnapping, des violences liées à un terrain de conflit. Comment la respiration t’a-t-elle aidée à tenir et à éviter un syndrome post-traumatique majeur ?
Stéphanie Cahn :
« Ce travail respiratoire m’habite depuis longtemps. Dans les moments les plus difficiles, j’ai constaté qu’il revenait presque naturellement à moi, comme une ressource disponible précisément au moment où j’en avais le plus besoin.
C’est toute la différence entre pratiquer réellement et connaître seulement la théorie. Quand tu as appris à souffler correctement, au moment du choc, du stress extrême ou de la peur, il est l’élan vital dont tu disposes pour affronter ce que tu es amené à vivre.
Il te permet de ne pas t’effondrer, de ne pas te réduire à une posture de victime. Tu gardes une forme de maîtrise intérieure. Le souffle devient une colonne vertébrale, une résistance face à l’accablement. Le souffle te permet de te sentir vivant dans l’instant présent et de traverser ce qui est donné à vivre, en toute conscience.
Tu t’y accroches pour rester debout. »
Catherine Rétoré :
Qu’as-tu observé comme freins à cette pratique dans des contextes extrêmes ?
Stéphanie Cahn:
« La respiration physiologique profonde demande peu de choses, mais elle nécessite malgré tout un minimum d’espace et de liberté corporelle.
Lorsque tu es confrontée à une situation de violence, de détention ou à un stress extrême, tu sens ton corps se rétracter. Mais tu n’arrives plus à respirer avec toute l’amplitude requise, car tu n’es pas seul et reste sous surveillance. Dans certaines situations, je devais attendre la nuit pour pouvoir retrouver cette respiration profonde, lorsque j’étais seule et plus libre dans mes mouvements.
La respiration peut être sonore, visible, et parfois cela peut déranger ou attirer l’attention des personnes autour de toi. L’espace devient alors une contrainte, tout comme le bruit.
Cette expérience m’a appris que je devais également développer une respiration plus silencieuse, plus immobile, plus discrète, mais tout aussi profonde — une pratique qui oblige à aller encore davantage à l’intérieur de soi. »
Catherine Rétoré :
Comment perçois-tu le rôle de la respiration dans la prévention de l’effondrement psychologique après un traumatisme ?
Stéphanie Cahn:
« Lorsque survient un traumatisme, il y a souvent une forme de sidération. Quelque chose se fige en toi. Mais le corps encaisse, sans que ton esprit, qui a été mis "sur pause", réalise immédiatement ce qui se passe réellement.
Le moment de l’effondrement survient lorsque le corps et l’esprit se reconnectent dans un même mouvement et que toute la violence de ce qui a été vécu réapparaît.
La respiration profonde aide à traverser cela parce qu’elle permet de reconnecter le corps et l’esprit plus rapidement. Elle empêche une forme de fuite de la réalité. Elle aide à “déchoquer”, à revenir dans le présent et à rester debout, dans une posture de dignité, même lorsque ce présent est douloureux, humiliant ou difficile.
Une forme d’harmonie s’installe en soi et cette « convocation » de la respiration déclenche une meilleure compréhension de la situation traversée et permet de poser les bases d’une résilience plus apaisée.
La respiration libère quelque chose qui nous reconnecte profondément à notre humanité.
Pour moi, la respiration est une ressource fondamentale. Elle est gratuite, toujours disponible, et tant que tu es en vie, elle demeure accessible.
Dans une situation traumatique où tout peut t’être retiré, parfois jusqu’à ta liberté ou tes biens les plus élémentaires, il reste encore quelque chose qui t’appartient : ton souffle.
Je l’ai convoqué face à la douleur physique comme psychologique. Respirer au travers de la douleur ne l’efface pas, mais permet de mieux la traverser.
La pratique du souffle te permet d’accéder à un niveau de conscience différent, où tout est plus ample, plus fluide, plus harmonieux. Elle n’évite pas la survenance d’un événement douloureux ou d’un trauma, mais elle en atténue les effets qui peuvent parfois être dévastateurs pour la vie d’une personne. »
Paris
Le 19 MAI 2026